Mémoires de pierres
 

            « Ils viennent de ces chemins où les hommes et les femmes n’ont jamais eu qu’un coin du feu pour y chanter la peine, l’amour et le travail. » [1]
 
Depuis que l’agriculture existe, les paysans ont utilisé les pierres des champs pour protéger leurs terres de l’érosion où en matérialiser les limites. Des savoirs faire se sont étayés, puis transmis. Les murs de pierre sèche sont souvent devenus un patrimoine à sauvegarder et à développer.
 
Quadrillant les paysages d’Irlande, et plus précisément du Connemara, les murets s’élancent à l’assaut des collines verdoyantes. En épousant au plus près les rondeurs paysagères, ils tracent des lignes ondulantes, puis se perdent au loin dans les dédales de rochers.  Au cœur de la culture gaélique, c’est le pays des monts et des lacs où la mer se perd dans les terres, à moins que ce ne soit l’inverse. Peu de voyageurs savent que ces chemins de pierre, qui semblent vagabonder entre landes et tourbières, furent construits par des paysans aux ventres vides.
« Ils viennent d’une mémoire qui n’est pas racontée sur les bancs des écoles, de ces mémoires que seules les pierres racontent encore. »[2]
 
C’était le temps de la grande famine au milieu du 19ème siècle. Les voisins d’en face se comportent depuis longtemps déjà en colonisateurs. Le mildiou s’abat sur la verte Erin. Les anglais continuent de favoriser l’exportation de vivres mais les irlandais meurent de faim et de maladies. Ceux qui survivent sont chassés de leurs maisons. Beaucoup émigrent où partent sur les routes grossir les caravanes du peuple nomade autochtone ; ils deviennent les « Travellers ». Le gouvernement anglais autorise alors les soupes populaires et organise des travaux d’utilité publique. Pour quelques pence par jour, les ouvriers agricoles affamés et les paysans ruinés construiront les murets de pierre qui font aujourd’hui la particularité de ce paysage singulier. Les empilements ne semblent pas obéir aux savantes architectures de nos régions. Pourtant ils tiennent debout comme des dentelles minérales que les vents peuvent traverser à leur guise. Ils se dressent comme les peuples résistants aux outrages.
 
L’histoire est répétitive en ce qui concerne le traitement de ceux que l’injustice sociale condamne à la privation. Du côté de Clifden des trouées de ciel ajourent les murets comme autant de brèches qui semblent dire : « Ne fermez pas la porte. »        

Joël Lemercier   septembre 2012

[1] - 2   I Muvrini : « Ne fermez pas la porte »
 



Du coeur des pierres

Fouler le sol d’une carrière, caresser les blocs, oser quelques questions et apprendre à reconnaître les roches comme on met des noms sur des visages. Dans le hall de l’une d’entre elles, sur un tableau noir, ces paroles écrites à la craie sont offertes au visiteur : « Nous entrerons dans les carrières / Quand nos ainés n’y seront plus / Nous y trouverons leur poussière / Et la trace de leurs vertus ». Elles sont signées Rouget de l’Isle et constituent, loin derrière les propos belliqueux, le dernier couplet de la Marseillaise.
 
Caresser la roche. Mémoriser ses formes. Chercher à deviner les modelés qui se cachent à l’intérieur avant de les mettre au jour, libérant par là-même des surfaces qui n’avaient encore jamais vu la lumière. Composer avec le matériau pour aller au bout du projet et se redire que les adages ont parfois leurs limites : « Celui-ci c’est une pierre qu’il a à la place du cœur ». La sentence populaire maintes fois entendue n’est pas vraiment sympathique pour la pierre. 
 
Entendre sonner la matière minérale sur le sentier où dans l’atelier et goûter à nouveau les mots de Guillevic : « Tu regardes un caillou ramassé par hasard / A l’abri d’un buisson / Et puis tu t’aperçois que plus tu le regardes / Et plus sa force est grande. »
 
Combien de cailloux Mandela a-t-il ramassé dans la carrière de Robben Island ? Dix-huit ans de travaux forcés ça fait combien de tas de pierre ? Sonnaient-elles clair sous les coups de massette ? Dégageaient-elles de leur cœur des éclats d’énergie qui ont permis au militant de se bâtir un destin ? La chaux  extraite des pierres cassées par les prisonniers d’alors, pouvait servir à effacer toute trace de vie, mais une autre partie est devenue matériau de construction, un liant pour unir les pierres à bâtir afin de les rendre solidaires. Dans l’isolement du pénitencier, le geste contraint mais l’esprit en mouvement, l’ancien boxeur a trouvé la force de garder toujours le point levé en signe de résistance, non plus pour frapper l’oppresseur mais pour l’inviter à une autre vie. « Il est des êtres beaux comme un matin du monde… Ils passent lumineux sur nos vies moribondes / Comme un jour qui se lève éteint la vieille nuit.»[1]
 
Du cœur des pierres des histoires naissent comme celles suggérées dans une exposition récemment visitée. Des roches en forme de cœur, cueillies à même le sol dans différentes régions, et mises en scène de manière à évoquer des humaines histoires. Ces « cœurs de pierre » attendaient qu’un regard créatif se pose sur eux et leur fasse quitter la condition de simple caillou pour devenir objet de récit.
 
« Si un jour tu vois qu’une pierre te sourit,  iras-tu le dire ? »[2]
 
 
Joël Lemercier     janvier 2014


[1] Gilles Servat     /   2 Gillevic