L’atelier
 

Je me souviens de ce jour... Il a d’abord observé longtemps la matière. L’incertitude se lit dans son regard. Il furète du côté de ses voisins à la recherche d’une indication, d’une suggestion, d’une idée. Il a modelé longtemps comme à son habitude, par petites touches ponctuées de longues pauses. Pas de mots… Peu à peu l’agile se transforme, tente de s’ériger une fois, deux fois, peut-être plus. Entre chaque tentative, les mains hésitantes déforment l’esquisse pour la ramener à son informe condition.
Puis la forme a émergé comme la source dépasse l’obstacle du sol qui la gardait cachée des regards. Se montrer sans avoir à démontrer quoi que ce soit. Il regarde avec une sorte d’étonnement, l’objet qu’il vient de  réaliser. Il y a comme de la surprise dans son regard ; de la satisfaction je ne sais pas, mais de la curiosité sûrement.
Un autre jour je l’ai vu se saisir des spatules que je lui proposais, les amener au contact de la peinture et puis esquisser quelques traces sur le papier. Après un long moment passé à gratter le support je l’avais retrouvé l’outil en arrêt au bout d’un mouvement suspendu. Sur la feuille, un personnage regarde aussi, visage blanc et vêtement bleu. Une sorte de Pierrot flottant au milieu de touches colorées. « Je cherchais à faire des couleurs et voilà ce quoi est sorti », avait il dit comme on formule une excuse.
Pendant une longue période, il a rejoint plusieurs fois par semaine l’atelier pour tenter d’inscrire de nouvelles empreintes dans différents matériaux, pour écrire sa trace. Durant 8 années, l’atelier de l’empreinte a ouvert un espace où des mains se sont déliées, où les gestes retrouvés ont ravivé les esprits. Dans cet espace créatif, j’ai cherché à être un accompagnateur attentif aux mouvements naissants, témoins d’une vitalité parfois ensommeillée, souvent méconnue.
Alors que régulièrement ressurgit l’idée de faire travailler (à un coût horaire nettement inférieur au SMIC) les allocataires de minima-sociaux pour les obliger à témoigner de leurs « bonnes intentions », j’ai eu le privilège d’accompagner de vrais cheminements, auprès de personnes cherchant une issue dans un monde frappé de cécité et de surdité.  
Cette histoire rappelle que le développement des capacités créatives inhérentes à chacun, est un moteur puissant pour tenter de s’éloigner des remous de la soumission. Le peintre néerlandais Constant ne disait-il pas : « Créer c’est toujours faire ce qui n’était pas connu et l’inconnu fait peur à ceux qui croient avoir quelque chose à garder. Mais nous qui n’avons rien à perdre que nos chaines nous pouvons bien tenter l’aventure… La création est le moyen par excellence de la connaissance donc de la libération. » 



Agile Argile

La motte d’argile est restée fraiche malgré le temps qu’elle a passé à attendre des mains baladeuses. L’emballage hermétique est un peu poussiéreux certes, mais la terre à l’intérieur est restée souple ; c’est sa plus belle qualité. Longtemps que je n’avais pas palpé cette matière à modeler, à bâtir. Cette terre qui sert autant à construire des maisons qu’à réaliser des objets pour le quotidien. Cette terre qui a reçu les premiers signes d’écriture et que Camille Claudel, comme d’autres sculpteurs, allait extirper du sol gluant, pour la nettoyer, la préparer laborieusement avant de l’utiliser. Maintenant c’est assez facile : un clic sur le net et les blocs arrivent,  propres et calibrés, à la porte de l’atelier.
 
Boulette après boulette, un volume se développe dans l’insouciance alors que dans le lecteur, les harpes de Sedrenn égrènent leurs mélodies, tour à tour joyeuses ou mélancoliques.  Pas vraiment d’idée, juste l’envie d’éprouver la souplesse du matériau, d’ériger une forme qui n’a pas encore de nom. Sous les doigts, les grains de chamotte se font sentir. J’aime cette argile rugueuse qui retient si bien l’empreinte de l’ébauchoir et prépare déjà le terrain pour des patines à venir. Nous n’en sommes pas encore là mais c’est intéressant d’imaginer les possibles et de choisir sa trace. Ce n’est guère différent des stratégies d’action qui amènent à choisir les outils et les manières de les utiliser en fonction des objectifs choisis.
 
Boulette après boulette la forme se précise et une histoire commence à germer dans mon esprit. Comme a coutume d’annoncer une amie conteuse : c’est en marchant qu’on trace le chemin. Tracer sa voie, par chemin de terre, par chemin de pierre, parchemin de vie parsemé d’envies. Tailler la route en évitant les pièges doucereux de la servitude et de la répétition. L’argile est trompeuse dans sa malléabilité. A trop vouloir la contraindre, elle se fissure imperceptiblement jusqu’à de douloureuses gerçures parfois. Des visages me parlent de tentations de domination, et des fêlures intimes qu’engendrent les manœuvres d’asservissement. Ils parlent aussi de résistance à la soumission.
 
Le son cristallin des harpes s’est tu et le silence me tire de ma rêverie. « Celui qui chante va de la joie à la mélodie, celui qui écoute va de la mélodie à la joie » écrivait Tagore. Au croisement des émotions, il y a toujours une rencontre.
 
L’aventure touche à un but. Le récit n’était pas pré-imprimé, il s’est écrit pas-à-pas ou plutôt doigt-à-doigt. Une nouvelle forme est sortie de l’informe. Le petit personnage qui me fait face a l’allure joviale. Je vous assure qu’il chante.
 
 
Joël Lemercier